C élémentaire, mon cher...

par Noële BARBOT

Photo non disponible

(extrait)

 

La cloche tinta. Telle une volée de moineaux, les petits écoliers se dispersèrent dans la cour de récréation, à la billebaude, pour enfin s'aligner sous le préau, à l'emplacement désigné pour leurs classes respectives.

Nadine, jeune normalienne, regardait avec émotion SA classe de C.E.1. Pour la première fois de sa vie, l'impétrante était pleinement responsable des trente-quatre garçonnets, timidement regroupés devant elle. Mais qui avait le plus peur?

Elle les regarda droit dans les yeux. D'une voix douce mais ferme elle dit simplement: "Rangez - vous!"

Ils se resserrèrent deux par deux. Elle vit l'un des plus jeunes essuyer furtivement une larme qui roulait le long de sa joue. Un plus grand bouscula son voisin. Quelques uns chuchotaient. Plusieurs souriaient, l'air complice.

Elle dit:

" Suivez - moi, et en silence!"

La petite troupe obtempéra et se mit en marche, traversa le long couloir du rez-de-chaussée et s'immobilisa le long des portemanteaux de la troisième classe.

Nadine demanda d'enlever les manteaux et de les suspendre, avant d'entrer et de choisir une table. Elle précisa qu'elle souhaitait voir les plus petits devant.

Quand tous furent assis, leur cartable bien rangé contre le montant du pied du pupitre, elle leur demanda de croiser les bras et de répondre "présent" à l'appel de leur nom.

Les jumeaux Poivrus ne se distinguaient que par la couleur de leur blouson.

Elle avait intérêt, à présent qu'ils les avaient ôtés et qu'ils arboraient le même tablier gris, à bien repérer qui était qui.

Stéphane avait douze ans et ne se trouvait là qu'en raison de l'absence de structures spécialisées.

Willy redoublait et cela semblait très étonnant car il avait un esprit vif qui se remarquait instantanément.

Pascal avait dix ans et mesurait près d'un mètre soixante. Toutes les tables étaient trop petites pour sa corpulence et Nadine eut vite fait de se rendre compte à quel point la totalité du matériel était obsolète.

Nicolas, pétrifié, se faisait transparent. Il pleura même à l'appel de son nom.

Nadine apprit quelques temps plus tard qu'il était un enfant putatif, son père, ayant omis de signaler un premier mariage à l'étranger, était devenu bigame et le deuxième mariage, dont il était le fruit, venait précisément d'être annulé.

Philippe reniflait toutes les quinze secondes.

Il y avait aussi Alain, visage angélique, portrait apparemment sorti d'une carte postale, Pierre, l'air espiègle, guettant un instant de distraction, Jérôme, étourdi, cherchant et recherchant une trousse, un stylo... Victor, bouche cousue, lèvres pincées, comme s'il ne respirait même plus...

Et puis encore Rachid, Paul, Mohamed, Alexandre, Jean-Marie, Yves, Benoît, et les autres qui docilement levèrent la main et répondirent "présent"...

Quelques semaines passèrent. Nadine était à présent bien habituée à son petit monde.

Invariablement, la matinée commençait par quelques exercices posturaux de relaxation, fenêtre ouverte, suivis par une leçon de morale, avec chaque jour une nouvelle maxime écrite sur le tableau noir.

Les préceptes inculqués allaient des règles de base d'hygiène jusqu'à celles de politesse, en passant même par la philosophie.

La jeune enseignante offrait souvent à ses élèves l'occasion d'exprimer leur point de vue.

Pierre n'était jamais à court de billevesées et aurait mérité le premier prix de calembredaines.

Willy s'exprimait comme un adulte. Victor devait toujours être sollicité.

Puis vint décembre et les premiers flocons et aussi l'événement à la fois attendu et redouté : « le Pédago ».

L'inspecteur départemental de l'éducation nationale de la circonscription, suivi du conseiller pédagogique et accompagné d'une directrice d'école s'installèrent dans le fond de la classe et assistèrent, moins silencieux que les élèves, aux différentes leçons de la matinée.

Après la morale, la lecture, l'orthographe, ce fut le tour de la leçon de mathématiques. Nadine enchaîna avec le chant et termina par une leçon de gymnastique sous le préau de l'école.

En raison du froid, l'inspecteur préféra écourter ce dernier exercice.

Puis vinrent les conciliabules de cet aréopage dans le bureau du directeur.

Après quelques reproches sur l'absence de point, à la fin de la date,

que Nadine avait omis de corriger « en rouge » , sur le cahier du jour d'au moins trois élèves, ainsi que le constat d'un mobilier inapproprié à la taille de chacun, en passant par le fait que la fenêtre était restée ouverte un peu trop longtemps, par ce grand froid, l'inspecteur déclara que la leçon de lecture, qui avait duré environ 25 minutes, était trop longue.

Il interrogea Nadine sur la durée moyenne d'attention d'un élève de sept ans, fréquentant le cours élémentaire première année.

Nadine répondit que cela devait être en moyenne d'une vingtaine de minutes.

Péremptoire, l'inspecteur répliqua : «  18 minutes ! ». !!!!???

Par contre, il fut ravi de la leçon de musique et également de celle de gymnastique.

Puis d'un air solennel, l'inspecteur se leva et déclama :

« Mademoiselle, vous avez tout à apprendre de la pédagogie, mais, compte tenu que vous êtes jeune et jolie, le jury a décidé de vous attribuer votre « Pédago » ».

Nadine était abasourdie par ce qu'elle entendait. Etait-ce une plaisanterie? L'inspecteur avait l'air très sérieux et il parapha le document attestant qu'elle était reçue. N'était-ce pas là l'essentiel ?...